Introduction

Cosmopolis

Revue de cosmopolitique

2016/3-4

 

Introduction
Claude Le Fustec

 

Ce dossier d’articles est issu d’un colloque intitulé « Approches transdisciplinaires du spirituel dans les lettres et les arts occidentaux contemporains » qui s’est tenu à l’Université de Rimouski (Québec) en mai 2015, dans le cadre du congrès annuel de l’ACFAS (Association canadienne-française pour l’avancement des sciences). Organisée par le réseau international et transdisciplinaire Theorias, créé en 2012 à la suite d’un premier colloque niçois qui avait porté sur les « Approches Transdisciplinaires de la Spiritualité dans les Arts et les Sciences », cette rencontre scientifique avait pour but de poursuivre l’effort qui a présidé à la création de Theorias : tenter une théorisation du spirituel ou, tout au moins, aborder la notion de spiritualité d’un point de vue scientifique en vue d’un usage plus courant dans les milieux universitaires laïcs.[1]

Dans cette perspective, les six articles retenus tentent tous de relever le défi qui consiste à proposer une conceptualisation de ce qui se présente comme relevant de l’expérientiel : la dimension spirituelle de l’art et de la littérature. A cette fin, les trois premiers articles se consacrent à l’examen de pratiques artistiques diverses, appartenant à des genres établis comme la peinture et la musique, mais aussi à des pratiques artistiques plus contemporaines comme la performance et l’installation. Les trois derniers articles, eux, se concentrent sur la littérature et, pour conclure, sur cet art à l’intersection du littéraire et du performatif qu’est le théâtre.

Lorsque Danielle Boutet affirme que « si le spirituel est une expérience, alors il n’est pas lié à un contenu particulier, mais à une forme », elle introduit et résume en même temps le propos des articles qui vont suivre. Comme elle le montre bien, poser la question de la dimension spirituelle de l’art, c’est en effet poser la question d’un vécu (non d’un pensé), c’est-à-dire d’une relation spécifique à la forme artistique. Pour Danielle Boutet, cette relation est spirituelle quand elle est le fruit d’un acte qui matérialise le sens et produit une augmentation de la conscience.

En écho à cette analyse, Philippe Filliot parle, lui, de « pratique personnelle de transformation de soi » dans son étude de quatre artistes contemporaines (Tania Mouraud, Marina Abramović, Béatrice Balcou, Fabienne Verdier) qui présentent le point commun d’avoir mis la méditation au cœur de leur art. Pratique réflexive, qui invite créateur et spectateur à prendre conscience de son propre mouvement d’attention, la méditation semble aussi au cœur de l’intentionnalité artistique de James Turrell, dont les installations, selon Daniel Proulx, permettent une prise de conscience du processus perceptuel. Elles lui suggèrent même une typologie d’analyse de l’expérience spirituelle, fondée sur un examen philosophique préalable de la perception et de la nature de l’être, ouvrant à la notion de « niveaux de réalité ».

Si la réfléxivité méditative semble au cœur de l’expérience spirituelle en art, Claude Le Fustec propose d’interroger la forme, ou structure, de l’œuvre littéraire comme lieu par excellence d’une possible expérience spirituelle en littérature. C’est en effet la conclusion que lui suggèrent certains éléments de la théorie de Northrop Frye comme de Jacques Derrida, à qui elle emprunte deux notions, afin de théoriser la dimension spirituelle du littéraire : le mode kérygmatique et la notion de « messianique ».

Catherine Rapenne, pour sa part, étudie la persistance dans la littérature, mais aussi la peinture et le cinéma, de thématiques romantiques, ce qui témoigne autant du caractère spirituel de cette esthétique que de sa vitalité.

Lydie Parisse, enfin, se tourne vers le théâtre contemporain, où elle voit la mise en acte de la voie négative des mystiques. Si la superposition des notions de « spirituel » et de « mystique » pourrait faire l’objet de débats ultérieurs dans le cadre de rencontres du réseau Theorias, l’étude de Lydie Parisse quant aux moyens d’expression de la voie négative au théâtre permet de conclure, comme le montrent tous les articles, à la véritable force de libération herméneutique et intellectuelle que représente l’étude de la spiritualité dans les arts et la littérature. Les enjeux, en ce monde déchiré entre fondamentalisme et incroyance, n’échapperont à personne.

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On trouvera par ailleurs, dans la rubrique « Débats et documents », le texte de la conférence prononcée par Léo Moulin à la séance de clôture du Forum mondial des associations internationales transnationales et précédemment publiée dans Associations transnationales. Ce document illustre de manière originale les rapports entre politique, religion et démocratie, dont nous avons abordé le sujet dans les deux derniers numéros de Cosmopolis.

[1] Le prochain colloque sur ce sujet se tiendra à l’Université de Rennes 2 les 19 et 20 octobre 2017 ( Le spirituel, un concept opératoire en sciences humaines ? Débat interdisciplinairehttps://theospirit2017.sciencesconf.org )