Editorial

Editorial

Dominique de Courcelles et Paul Ghils

 

Le présent numéro aborde la notion générale de spiritualité telle qu’elle se manifeste dans divers contextes culturels, selon diverses interprétations idéologiques et en référence à différentes temporalités.

Sans retourner jusqu’aux traces artistiques et cultuelles des premiers hommes, dont il est incontestable qu’elles manifestent des interrogations qui dépassent le niveau biophysique et témoignent de pratiques qui sondent le sens caché des choses, les contributions qui suivent parcourent quelques interprétations d’un domaine assez vaste pour s’étendre de la croyance à la théorie, de l’affect au concept, de la sagesse vécue à la doctrine la plus élaborée. Les notions d’esprit et de spiritualité sont en effet éminemment polysémiques – elles peuvent renvoyer à la pluralité des esprits en interrelations qui habitent le vivant dans les traditions animistes, sans exclure une « grande force » qui les relie à l’humain au sein d’un ensemble dynamique sans lequel il n’existerait pas[1]. Elles évoquent aussi les conceptions plus atomistes et dichotomiques de la philosophie occidentale, qui les a consacrées dans le dualisme cartésien sur fond monothéiste et a durci les essences jusqu’à l’individualisme exacerbé de nos contemporains. Cependant, elles appellent tout autant, en contrepoint, les conceptions matérialistes qui parcourent les époques et les cultures, de l’Inde et de la Grèce classiques (les cârvâka et certaines doctrines bouddhiques pour la première, Démocrite ou Lucrèce pour la seconde) aux divers courants matérialistes contemporains modernes et postmodernes.

On trouvera aussi dans les pages qui suivent les formes d’une philosophie de l’esprit qui réintègre l’humain dans une totalité qui rejette toute disjonction artificielle entre le psychique et le physique, comme le voulait Wittgenstein : « Et comment un corps peut-il avoir une âme ? », et dont on peut penser que la notion d’anthropocène, dont traitait un récent numéro de Cosmopolis, dessine le cadre englobant susceptible d’accueillir une spiritualité ouverte au monde qui l’a vu éclore.

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La première section a bénéficié de l’apport de Dominique de Courcelles, directrice au CNRS, à qui vont nos remerciements particuliers pour avoir constitué pour Cosmopolis un dossier comprenant quelques articles relatifs à la question du religieux et du politique et qui se propose d’attirer l’attention sur la guerre des idées, nécessairement asymétrique, qui a lieu aujourd’hui derrière les images, les concepts et les mots. Des disciplines comme la philosophie, la philologie, l’histoire, la sociologie, si elles sont attentives aux interactions du global et du local, attentives aux représentations, aux opinions et aux croyances, peuvent proposer des analyses susceptibles de concourir utilement à des pratiques renouvelées en géopolitique et en juste diplomatie.

 

En introduction, Dominique de Courcelles, après avoir posé la question des rapports entre religieux et politique, entre exigences religieuses et valeurs humanistes, se demande s’il ne s’agit pas, aujourd’hui, de quitter la philosophie des droits de l’homme, consistant à défendre l’homme contre le risque de l’arbitraire politique ou de l’instrumentalisation religieuse, pour une juste philosophie de l’humanité, un « autre humanisme », consistant à reconnaître l’appartenance de tous à une même communauté interhumaine et pas seulement interétatique pour la protéger contre l’autonomie revendiquée par les individus et l’instrumentalisation pratiquée par des minorités.

 

Considérant le phénomène de la diversité, si important aujourd’hui tant du point de vue politique que du point de vue religieux, Abdelhai Azarkan revient sur les conditions qui permettent à la tolérance d’avoir le double statut de droit et de devoir. Il considère deux philosophes, John Locke et Voltaire, qui ont réfléchi à partir du fait historique des guerres de religions. Le premier a fait de la tolérance un droit en situant son analyse sur le plan politico-juridique, le second a fait de la tolérance un devoir en situant son analyse sur le plan éthico-politique.

 

Mathieu Guidère analyse ce qu’il dénomme le confessionnalisme sémantique, système de désignation qui affecte des qualifications et des identités religieuses aux individus, nonobstant leur appartenance nationale et au mépris de leur revendication d’appartenance personnelle. Depuis le début des années 2000, ce phénomène a connu une expansion extraordinaire à la faveur de la « guerre contre la terreur » et de la médiatisation à outrance des actions terroristes. Les expressions à caractère confessionnel font office d’appellations officielles des acteurs et des protagonistes en politique intérieure et extérieure des États démocratiques. Ce système indique un recul de la sécularisation, cependant que le retour en force des identités religieuses signe l’échec de l’Etat-nation et l’affaiblissement de l’esprit humaniste.

 

Barbara De Poli retrace l’histoire du jihadisme contemporain qui revendique son essence islamique et proclame l’affirmation des véritables principes coraniques à travers la guerre contre les infidèles pour la restauration du califat. Après avoir donné l’analyse du terme jihad, elle montre que ce jihadisme contemporain se répand dans le monde musulman en rupture avec le droit islamique et l’usage consolidé du terme jihad, dans la mesure où il trouve ses racines dans la pensée des idéologues islamistes du XXème siècle, à partir de Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans, et où il est le produit des conflits internationaux à partir de l’Afghanistan, dans lesquels les pays dits occidentaux ont une responsabilité cruciale.

 

Abderrazak Sayadi part de l’expérience tunisienne pour poser la question des valeurs humanistes et de la démocratie en regard des rapports entre le religieux et le politique. En tant qu’historien des religions, il est amené à démythifier certains principes de l’islam et à s’intéresser à la réforme du droit en liant la séparation du religieux et du politique comme condition de la réussite du pari démocratique et de l’instauration d’un autre humanisme.

 

Dominique de Courcelles rappelle que c’est la connaissance des récits et des mots qui peut permettre de comprendre le fonctionnement des pensées logiques et rhétoriques de ceux qui pratiquent la guerre asymétrique en ré-enchantant et mythifiant le monde pour mieux le dominer. Dès 1932, la correspondance entre Einstein et Freud a établi que, pour libérer les hommes de la fatalité de la guerre, l’éducation, c’est-à-dire la culture, était fondamentale. Les exemples de l’exécution d’Oussama ben Laden, du discours de Mossoul par le calife indiquent que l’analyse des images et des mots est le préliminaire indispensable à une diplomatie juste, menées par des personnes de la société civile, aptes par leur culture et leur sagesse à faire parler ensemble la justice et la force pour mieux résister à la guerre.

 

Marcel Boisard estime que, lorsque les canons se tairont, épuisés par la guerre, on ne reviendra pas aux frontières étatiques qui ont prévalu pendant un siècle à la suite du funeste accord Sykes-Picot de 1916. Il est temps de préparer cet « après », qui sera un immense défi. A cette fin, un sommet des nations du Proche-Orient est d’une urgente nécessité pour régler le destin des peuples globalement. À condition que l’on sache ou que l’on accepte de « nommer l’ennemi », de comprendre l’histoire des pays, des groupes et des alliances, de remettre en question de fausses ou intéressées certitudes.

 

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Dans la deuxième section, Paul Schafer livre le fruit de son expérience personnelle pour explorer ce que la culture, de l’art à la biologie, ouvre potentiellement à la spiritualité, de l’intérieur de soi à l’écologie de la planète. Il pose la question d’une relative permanence du spirituel, au départ des moments spécifiques qui le caractérisent.

Laurent Ledoux synthétise les conclusion d’un séminaire organisé le 22 janvier 2015 sur les liens entre philosophie et gestion au départ de la dimension spirituelle conçue comme « naturelle » et des réponses qu’elle apporte aux enjeux qu’affrontent les organisations dans le monde contemporainiverselle ».

Jacques Rifflet reprend cette même interrogation dans la perspective laïque, en se fondant sur les ressorts de l’initiative personnelle captée en deçà de toute croyance religieuse ou de toute théorie scientifique. En ce sens, la spiritualité alliée à la raison inspire la conscience de l’homme autant qu’elle éclaire son destin.

Sami Aldeeb se demande s’il est possible de concilier l’islam et les droits de l’homme. Entre la croyance en une Parole absolue et définitive descendue du ciel et le constat que toute religion est le produit d’une culture et d’une société situées dans le temps, les contextes mecquois et médinois appellent des réponses et une exégèse distinctes, sinon opposées.

Bernard Carmona esquisse les traits d’une dialogique dont on sait qu’elle caractérise les confrontations entre les diverses écoles philosophiques de l’Inde classique, et qu’illustre ici le perspective transdisciplinaire du débat inspirée du bouddhisme.

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Les articles que nous publions « hors thème » dans ce même numéro comportent une étude de Landry Signé sur la stratégie de la Chine, en concurrence avec les Etats-Unis pour la maîtrise des ressources en Afrique, en prenant pour exemple son rapprochement avec le Soudan du Sud depuis la dislocation du Soudan.

Enfin, l’étude de Goran Fejić and Rada Iveković revient sur le rôle fondamental que doivent ou devraient jouer les femmes, dans une optiaue transnationale et transethnique de conception laïque, s’agissant de l’édification nationale et plus généralement de la formation des sociétés. La permanence de la violence, en situation de conflit ou hors conflit, pose la question de la possibilité de droits et d’une justice authentiquement humains.

[1] Paulin J. Houtondji, African philosophy : Myth and Reality, Indiana University Press, Bloomington, 1983 et

Combat pour le sens. Un itinéraire africain, Cotonou, Flamboyant, 1997; Alexis Kagamé, Philosophie bantu comparée, Paris, Présence Africaine, 1970.