Génocide arménien : les mots rédempteurs aujourd’hui

Génocide arménien : les mots rédempteurs aujourd’hui

Bahjat Rizk

Né à Beyrouth, Bajat Rizk est juriste, politologue, philosophe et spécialiste de littérature comparée. Nommé avocat à la cour d’appel et professeur universitaire, il est actuellement attaché culturel à la délégation du Liban auprès de l’UNESCO. Il a publié plusieurs travaux sur le pluralisme culturel dont l’identité pluriculturelle libanaise(2001) et les paramètres d’Hérodote(2009). Cet article est paru dans L’Orient Le Jour, 3 mars 2015.

 

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Beaucoup d’articles, d’ouvrages, de dossiers, de documentaires ont été produits pour le centenaire, le 24 avril 2015, du génocide arménien (1,5 million de morts) qui demeure une des plus grandes tragédies humaines, du début du XXe siècle et de la Première Grande Guerre mondiale.
Les témoignages, les images, les récits qui reprennent cette mémoire ravagée, sont à la limite du supportable. C’est essentiel de lutter contre l’oubli, pour que toutes ces souffrances ne soient pas vaines et qu’elles servent de leçon, à toute l’Humanité, au-delà des différentes cultures qui souvent constituent nos nations.
Certes il y a une dimension politique à la controverse qui continue à opposer le pouvoir politique d’Ankara (Guerre civile) à celui d’Erevan (Génocide) et qu’essaie d’arbitrer au mieux, la communauté internationale.
Nous savons tous aujourd’hui que ce qui est culturel est également politique, puisque ce sont les deux faces d’une même médaille, l’une reflétant ou traduisant l’autre, l’une étant l’âme, l’autre l’action. L’humain a besoin de ces deux dimensions, pour continuer dignement à exister. Les peuples, comme les individus, éprouvent et s’incarnent, se battent, se débattent, transmettent et s’enracinent, pour se préserver le plus longtemps et ne pas disparaître.
Toutefois il faudrait accepter que, parfois, de grandes cultures ont engendré, à travers l’histoire, notamment en période de crise, des idéologies criminelles et disproportionnées, pour se mobiliser et se protéger. De grandes nations ont eu des phases de ténèbres où se sont déchaînées, les forces obscures de l’instinct. Entre le bourreau et la victime, les mots sont rédempteurs, autant pour l’un, que pour l’autre. Reconnaître le génocide arménien ne signifie nullement que la Turquie (et avant elle, l’Empire ottoman qui dura près de cinq siècles) n’est pas une grande nation ayant une vaste culture à travers l’histoire, mais bien au contraire, c’est une manière de se réhabiliter, à ses propres yeux d’abord et puis, aux yeux du monde. C’est ouvrir une nouvelle page, en assumant totalement son passé et se tourner, résolument vers l’avenir, pour redevenir une grande nation. La Turquie ne perd rien, en revenant honnêtement, sur cette période haineuse et honnie. Elle ne peut qu’en sortir grandie, car elle récupère, en comparaison, sa période lumineuse. Il n’y a pas de splendeur sans misère, de gloire sans déclin, ni de grandeur sans abîme.
Le terme génocide a été inventé en 1944, vers la fin de la Deuxième Guerre mondiale, pour caractériser le génocide juif, perpétré par l’idéologie nazie (nationale-socialiste). Le reconnaître par l’Allemagne, n’a pas empêché cette culture de s’incarner à nouveau dans une grande nation moderne, prospère, puissante et pacifique. La nation est la continuité indispensable, d’une communauté culturelle et politique, qui peut connaitre des phases de déchéance, mais qui peut également, se régénérer.
Par ailleurs, le peuple arménien a un besoin légitime, que sa tragédie soit reconnue par une dénomination exacte, car elle est constitutive par son ampleur (plus des deux tiers de sa population, vivant dans les territoires ottomans) de son sort et de son devenir. Nommer les choses, après une violence traumatique, est essentiel voire vital, pour se reconstruire car c’est une manière de rétablir, un cadre qui a éclaté, un miroir qui s’est brisé en mille morceaux, un lien brutalement et férocement rompu, de rationaliser une douleur irrationnelle, de surmonter une cassure épouvantable, de retrouver sa mémoire enfouie ou refoulée et son corps démembré et éparpillé. Il faut pour l’humain en grande souffrance, pouvoir mettre des mots sur l’innommable. C’est une manière de reconnaître (renaître avec) et de se remettre à exister. En refusant farouchement, depuis un siècle, le terme de génocide, la Turquie nouvelle (politique) nie le peuple arménien qui vivait sur son sol et se nie elle-même. Heureusement, beaucoup de consciences libres, au sein du peuple turc lui-même, comprennent par empathie cet enjeu et militent activement pour cette reconnaissance car ils se sentent appartenir à une histoire commune et à une même humanité. Un des plus engagés est Hasan Cemal, le propre petit-fils de Djamel Pacha, qui orchestra le génocide avec Talaat et Enver, les trois ayant établi en 1913 une dictature militaire.
Une nation survit par ses intérêts et ses conquêtes mais également par les valeurs morales et humaines, qu’elle défend. Il y a une limite qu’il faudrait respecter et cela chez les plus puissants, avant les plus faibles. Reconnaître par la Turquie le génocide arménien, c’est nommer les choses pour les dépasser, c’est rétablir cette limite.


Cosmopolis, 2015/2
pp.93-94