Psychologie de l’islamisme

Présentation

Dans les discussions sur l’islamisme, en particulier radical, on voit surtout les analyses politiques ou sociologiques qui décrivent le phénomène très en détail, mais rarement des discussions psychologiques approfondies[1]. Ce sujet est de nouveau d’actualité avec le printemps arabe et la remontée subséquente aux élections de parties islamistes. En fait, la violence est reliée à l’évidence à ce qui se passe dans l’esprit des personnes. Quand on s’intéresse par exemple au jihadisme déterritorialisé du type d’al Qaida et de sa nébuleuse, on s’aperçoit que le combat des idées et des symboles est au moins aussi important, si ce n’est plus, que le combat militaire. C’est parce que dans l’ensemble les jihadistes savent manier cette dimension qu’ils remportent la sympathie avouée ou inavouée d’une partie non négligeable des masses musulmanes, et même de certains Occidentaux. Pour des professionnels de la santé mentale dont je fais partie, il est clair que le nœud du fondamentalisme en général est une dépression qui se transforme en paranoïa, selon une oscillation bien connue en psychopathologie. Quand on va plus loin vers les racines du problème, on trouve un refus rigide de l’autre, que ce soit la femme, l’infidèle, où le musulman ‘hypocrite’, munafiq qui déjà dans le Coran s’attire nombre de malédictions.  Toutes ces réflexions m’ont poussé à rédiger un ouvrage entier sur le sujet, bientôt à paraître. Il va dans le sens de ce qu’on appelle maintenant la psycho-histoire, c’est une association de disciplines qui permet de comprendre beaucoup de faits plus en profondeur.[2] Commençons maintenant par analyser le lien entre dépression et paranoïa.

 

 

Le passage de la dépression à la paranoïa

 

On connaît assez bien les causes générales de la dépression pour nombre de musulmans d’aujourd’hui : on incrimine classiquement les effets du colonialisme, avec une pénétration du monde occidental sous toutes ses formes dans les terres sacrées de l’islam. La présence des troupes américaines en Arabie Saoudite pendant la première guerre du Golfe, puis à Bagdad à partir de 2003 en est le symbole le plus voyant souvent évoqué par les islamistes eux-mêmes. Cependant, la globalisation de la consommation serait suffisante à elle seule à faire s’effondrer le vieux rêve absolutiste d’une société purement et complètement islamique. Evidemment, la perspective de la fin de la bulle pétrolière n’est pas réjouissante pour les musulmans qui ont un minimum de perspicacité. Vu l’importance de l’investissement de leurs pays en possessions de puits de pétrole dans les armements plutôt que dans des secteurs utiles, il n’est pas dit que les choses se passent bien économiquement pour eux lorsque la manne du pétrole cessera.

Il y a à mon sens dans l’islam deux causes de dépression qui sont beaucoup moins évoquées, mais qui ont une grande importance psychologique : déjà, le retour à la réalité actuelle est vraiment dur pour beaucoup de musulmans car il fait suite à ce qu’on peut considérer raisonnablement avoir été des idées de toute-puissance. Il est vrai qu’à deux reprises, vers le VIIIe-IXe siècle et au XVIe siècle, il aurait été possible que l’islam remporte une victoire définitive sur la chrétienté. Au Moyen Âge, la civilisation musulmane été sur certains points supérieurs à celle de l’Europe. Cette cause de dépression devient centrale chez les islamistes avec leur obsession de la restauration du Califat, aussi peu réaliste qu’elle puisse être en pratique.

Une autre cause de dépression pour les musulmans, moins souvent évoquée, est la remise en cause profonde des origines historiques de l’islam. Le point suivant est facile à comprendre : si la tradition s’est lourdement trompée sur un fait aussi central que la révélation du Coran à Mohamed, quel crédit peut-on apporter aux détails de sa vie, aux subtilités psychologiques de ses relations avec ses neuf épouses par exemple ou à l’intelligence de ses manœuvres stratégiques ? La Shira, la première grande biographie de Mohamed, a ses  premières versions qui remontent à 100 ou 150 ans après l’existence supposée du Prophète, et elles continueront à être augmentées jusqu’aux XIIe et XIIIe siècles. En guise de crédibilité, elle n’en a probablement guère, et ceci représente un choc bien compréhensible pour les fidèles musulmans actuels, qui fait le lit d’une rigidification de type islamiste[3]. Les fondamentalistes sont aveuglés par leurs émotions, et s’enfonceront dans ce qu’on peut appeler un déni psychotique de réalité. Pour ne pas se laisser aller à la dépression, ils s’engouffreront et s’engouffrent déjà dans une réaction radicale contre les « ennemis de l’islam » pouvant déboucher sur la paranoïa. Les fondamentalistes sentent que le sol est en train de s’effondrer sous leurs pieds, et ils ont un rêve probablement absurde, mais c’est comme un délire qui les guide : pouvoir conquérir la terre entière pour étouffer les critiques, en particulier historiques, par la terreur et le gel des informations. Il faut reconnaître qu’ils  réussissent d’ailleurs à le faire assez efficacement dans les pays d’islam, même ceux supposés libéraux.

De quelle façon se manifeste la paranoïa de l’islamisme ? Par une extension en réseau d’un délire de persécution systématisée, avec un persécuteur désigné central mais qui peut varier aussi au cours du temps et selon les circonstances. Pour l’instant, le persécuteur le plus courant est le « grand complot américano-sionistes ». Ce délire a mené à des épidémies de croyance dénuées de fondement comme par exemple celle selon laquelle ce serait la CIA ou le Mossad qui auraient organisé les attentats du 11 septembre pour donner un mauvais nom à l’islam. Cette version de théorie du complot a été relayée pendant longtemps par les medias  gouvernementaux du Moyen-Orient[4], alors qu’il s’agit d’une réelle psychopathologie.

Les idées d’encerclement, d’enfermement et d’étouffement sont éminemment dangereuses du point de vue de la psychiatrie classique : elles entraînent des réactions de violences aiguës, pouvant aller jusqu’au suicide ou au meurtre. Ce n’est pas rassurant dans ce sens-là de voir que l’Iran, de par ses provocations, s’enferme dans des idées d’encerclement de plus en plus psychotiques, qui fait monter en miroir la pression désignant le public israélien et occidental, en particulier aux États-Unis.

 

 

Le meurtre d’Allât par Allah est-il fondateur de l’islam ?

 

On peut considérer que le refus violent de l’autre chez l’islamiste, qu’il soit infidèle ou même musulman modéré, était basé psychologiquement sur le refus de l’autre comme femme. Après avoir étudié et réfléchit depuis plusieurs années sur ces questions-là, j’en suis venu à la conclusion que cette attitude était probablement enracinée dans la métaphysique monothéiste d’un Dieu purement mâle, et plus précisément pour l’islam au meurtre fondateur d’Al-Lat par Al-Lah. En effet, dans les religions originelles, Dieu est présenté comme un couple. Le monothéisme a éliminé la femme du couple, pour n’adorer qu’un Dieu typiquement mâle, chef des armées, etc. Quand Mohamed a pu conquérir la Mecque, il s’est empressé de faire détruire les temples des déesses-mères, en particulier celui d’Al-Lat, qui d’après les historiens était en fait la déesse la plus ancienne des sémites. L’ésotérisme hébreu en a gardé la trace sous forme de Lilith. Allah a probablement été d’abord considéré comme son fils, puis comme son époux, puis il l’a finalement éliminée grâce au bras militaire de Mohamed. Une autre femme aux origines de l’islam a été elle aussi éliminée en pratique, il s’agit d’Agar, la mère d’Ismaël dont la descendance aurait été les Arabes. On n’en parle presque pas dans le Coran et ce n’est que tardivement qu’elle a été mise en avant contre Sarah, la mère des juifs, pour intensifier en quelque sorte la polémique avec ceux-ci. Tout ceci revient à une mutilation à la fois métaphysique et psychologique d’une moitié de l’humanité, ou à une sorte d’hémiplégie. Cela mène à une notion exclusive du Un, qui n’est déjà pas heureuse en métaphysique, au moins de l’avis de la moitié de l’humanité qui ne se sent pas concernée par le monothéisme, et qui devient un véritable désastre quand on en arrive au plan d’une idéologie nuisible à la tolérance religieuse et politique.

Il faut comprendre aussi que les déesses-mères étaient les protectrices de la terre, on parle d’ailleurs de terre-mère. En disant qu’elles n’existaient pas, qu’elles n’étaient que des hallucinations et que seul Allah n’était pas un délire, les tribus arabes avaient un argument « rationnel » pour s’autoriser à détruire les temples de ces déesses protectrices, et pour non pas conquérir, mais seulement « récupérer » une terre qui leur revenait de droit, puisque tout l’univers est la propriété d’Allah. Il s’agit typiquement d’un délire de toute puissance avec déni massif de l’autre, le problème est qu’il s’est enkysté dans des croyances profondes, des dogmes, on devrait peut-être d’ailleurs parler de façon plus  réaliste directement dans une idéologie. Elle a mené à des séries de violences, en particulier de purifications ethniques des territoires en voie de d’islamisation dont les chrétiens de Moyen-Orient ou d’Afrique ont fait particulièrement les frais. Quand on additionne les différents conflits du XXe siècle lié à cela, pour lesquelles on a des chiffres précis contrairement aux siècles passés, on peut estimer à 7 millions le nombre de chrétiens qui sont morts de cette poussée islamiste dans le sens de l’expansion et de la conquête du territoire. Il faut ajouter à cela évidemment tous les musulmans qui sont morts volontairement ou involontairement en « martyrs » de leur religion idéologique, ou de leur idéologie religieuse.

L’observation des évolutions historiques nous montre bien que l’islam radical a des racines plus profondes dans l’esprit des populations que même les idéologies totalitaires du XXe siècle. Cela est causé en grande partie par son insistance sur la moralité, dont l’aspect positif est la discipline personnelle et sociale, éventuellement religieuse pour les pratiquants, mais l’aspect négatif une couverture, une rationalisation secondaire autour d’un noyau dur de paranoïa. Paranoïa et moralisation sont les deux faces de la même médaille : la seconde présente bien socialement, elle sert donc de déguisement à la première qui peut ainsi perdurer impunément. Le fait que la paranoïa flatte l’ego explique aussi bien sûr sa persistance à long terme. La morale est une sorte de système immunitaire de l’esprit pour le protéger contre la violence qui représente quant à elle un corps étranger. Cependant, le virus de la paranoïa religieuse pénètre les cellules immunitaires elles-mêmes, c’est-à-dire le fonctionnement moral, il se protège à l’intérieur de celles-ci, ce qui fait qu’il est très difficile à éliminer, et que la maladie devient quasi incurable. Je développe à ce propos dans mon ouvrage la notion de psycho-épidémiologie, qui est un bon instrument de compréhension à condition de savoir l’appliquer intelligemment aux situations concrètes.

 

 

Quand les pervers font la morale au monde

 

La perversion consiste à prendre un élément qui est sacré pour les autres et à l’inverser de façon destructrice : transformer une religion de paix en arme de guerre, l’amour physico-affectif en vice, le respect de l’enfance en conditionnement au martyr volontaire, le désir de vie en course à la mort, tout cela relève par définition de la perversion et de la pathologie.

Nous pouvons mentionner entre mille autres exemples cet ukase d’un mouvement terroriste au Cachemire disant que les femmes ne portant pas la bourqa, c’est-à-dire le vêtement qui les couvre complètement, seraient abattues à la mitraillette; la date limite pour se soumettre aux ordres était le 10 septembre 2001. Pas besoin d’être chef des services secrets pour comprendre quelle était l’organisation qui avait édicté cette fatwa typiquement psychotique.

Une manière dont s’exprime la perversion psychologique des islamistes est l’encouragement, voir la sacralisation qu’ils font du sacrifice humain. On a remarqué que les mouvements radicaux de Palestine par exemple sensibilisent les enfants à l’idée du martyre dès l’âge de trois ou quatre ans. L’ayatollah Khomeiny  disait : « Je ne connais pas de commandement plus obligatoire pour les musulmans que celui de sacrifier sa vie et ses bien pour défendre et renforcer la suprématie de l’islam. » [5] C’est le même ayatollah qui a envoyé 40.000 enfants se faire tuer au front pendant la guerre Iran-Irak des années 1980. On peut considérer ce type de politique comme une forme particulièrement destructrice de perversion.

Il y a un archétype connu dans l’animisme et les formes primitives de religion, c’est celui du cadavre dans les fondations. Si on installe le corps de quelqu’un qu’on vient de sacrifier dans les fondations d’un temple ou d’un autre bâtiment, il est censé pouvoir soutenir l’assaut des siècles. Certaines formes religieuses à tendance idéologique autoritaire ou totalitaire pensent qu’il en va de même pour leur institution au sens abstrait du terme, et lui offrent à chaque génération nombre de sacrifices humains qui eux, sont malheureusement bien concrets.

 

 

Psychologie d’une idéologie totalitaire

On pourra objecter que l’islamisme, même radical, n’est pas totalitaire du point de vue strict des sciences politiques, car il n’a par exemple guère d’idée sur la manière de gérer l’économie, et il cherche surtout à s’imposer dans le domaine de la moralité. Cependant, on peut définir à ce propos la notion de totalitarisme psychologique : les responsables d’un système de pensée idéologique ou religieux non seulement oppriment les libertés, mais exigent des victimes de croire en eux du point de vue métaphysique et de les aimer du point de vue psychologique. L’esclavage atteint alors des niveaux fort profonds, et on peut parler raisonnablement de totalitarisme psychologique.

Comme le dit justement Fethi Benslama, « La laïcité n’enseigne pas la proscription de la foi, mais neutralise les tentatives d’incarnation politiques de l’Un, celles-là même qui jettent aujourd’hui l’ombre de leur folie sur le monde musulman. »[6] De Prémare, un spécialiste de l’histoire des protomusulmans, a bien remarqué que dès les origines le terme ‘islam’ a signifié une soumission beaucoup plus politique et idéologique que mystique au Dieu tout-puissant.

Le totalitarisme,  qu’il soit politique ou religieux, est brutal. Cependant, le premier est stupide, alors que le second est intelligent –  ou on pourrait dire de façon plus critique, pervers. En effet, en s’immisçant dans la vie morale et spirituelle des gens par de longues séries d’avis pieux, il s’impose non seulement de l’extérieur, mais aussi de l’intérieur de la personnalité et dans son intimité, et la paranoïa engendrée devient vite indissociable de ce que sujet croit représenter son identité même. C’est pour cela que le totalitarisme politique, bien que pouvant être très destructeur, a généralement la vie brève, alors que son équivalent religieux a malheureusement la vie longue, pour ne pas dire dure.

La soumission du fidèle est renforcée psychologiquement, de façon constante, par toutes sortes d’actes de la vie quotidienne qui sont en fait des coutumes souvent plutôt conventionnelles, mais qu’il faut accomplir scrupuleusement, justement pour prouver qu’on est soumis. De plus, le paradoxe du prêcheur mégalomane ordinaire, c’est qu’il exhorte ses ouailles à s’humilier devant le Tout-puissant, alors qu’il est lui-même dans un délire de toute puissance.

Le côté le plus sombre de cette violence de l’islamisme radical, ce n’est peut-être pas les actes eux-mêmes, mais l’absence souvent complète d’autocritique qui les suit. Le prétexte du djihâd représente une ‘absolution absolue’ en soi, et ne peut être remis en question. Cela amène à des dénis psychotiques collectifs et massifs de la réalité.

Si les gouvernements issus du Printemps arabe et de sa mouvance observent sincèrement la démocratie, il est bien possible que l’islam s’érode beaucoup plus vite qu’on ne pense ; de même, le christianisme s’est érodé rapidement une fois que la vraie démocratie est venue, à la fin du colonialisme, c’est-à-dire en 1962 pour la France, avec l’indépendance de l’Algérie. Une pensée religieuse totalitaire ne s’accommode pas bien d’une liberté de l’information à long terme.

 

 

Répercussions psychologiques et politiques de la déconstruction historique

des mythes fondateurs de l’islam

 

L’essentiel est de savoir que les historiens ont trouvé une dissociation quasi-complète entre le Coran et Mohamed, et évidemment cela fait « imploser » le noyau dur de l’islam. Le Mohamed supposé du Coran est en fait « le Loué » c’est-à-dire un nom de Moïse. En parallèle et au fil du temps se confirmera dans le monde musulman le processus déjà entamé de laïcisation, analogue à celui de l’Europe post-chrétienne et déjà présent dans un des courants ayant mené au Printemps arabe. Les masses finissent par réaliser – mieux vaut tard que jamais – qu’elles ont été profondément bernées par les légendes officielles colportées par leur religion d’origine, et personne n’aime être berné. De là vient et viendra encore plus un rejet profond. Restera alors de la religion monothéiste, comme en Europe actuellement, une sorte d’humanisme moralisateur et il ne subsistera probablement qu’une très faible minorité, actuellement en Europe il s’agit de 1% de la population, à croire à 100% au credo de leur religion. Soyons réaliste, cela sera la meilleure prévention d’éventuelles guerres de religion à venir, plus efficace concrètement que le dialogue interreligieux, si sincère soit-il.

    La contradiction la plus considérable dans les origines de l’islam, c’est que pratiquement tous les personnages chers au cœur des fidèles au début de cette religion ne sont même pas mentionnés dans le Coran,  alors que des prophètes quasiment totalement oubliés des temps anciens de la Bible le sont.  Ali, Fatima, qui sont les fondateurs du chiisme et qui représentent le lien avec le Prophète et le centre même de la dévotion des masses iraniennes par exemple, n’existent pas pour le Coran, les califes ne sont pas mentionnés et même Mohamed ne l’est pratiquement pas : « Le nom de Mohamed ne figure que quatre fois dans le Coran. L’exégèse moderne démontre que ces quatre mentions directes sont des ajouts postérieurs à la première rédaction fondée sur les textes collectés sur l’ordre des califes. » [7]

Nous pouvons ajouter à cela un élément central, c’est que le terme Mohamed n’est pas un nom de personne en arabe, il correspond dans son équivalent araméen à un adjectif qualificatif associé d’habitude à Moïse et signifiant ‘le loué’, on parlera donc de ‘Moshé Mohamed’ pour dire ‘Moïse-le-loué’; il pouvait s’appliquer aussi à n’importe quel chef de tribu arabe, surtout quand il était pris de transes chamaniques et se mettait à parler comme un channel de leur prophète à tous, c’est-à-dire à cette époque Moïse lui-même.

Il faut comprendre que les croyants du départ avait une donnée fragmentaire, c’est-à-dire cette anthologie de textes appelés Coran, mais il fallait combler les manques et la rendre plus vivante en inventant les circonstances de soi-disant révélation de versets, et c’est ce qui a donné naissance à toute la littérature du Hadîth et des biographies de Mohamed.

Pour Benslama, l’intégrisme inclut un délire de représailles contre l’histoire moderne « accusée de désabriter les fidèles, de les enfermer dehors dans l’incroyance… » En fait, il y a du vrai là-dedans. Ayons le réalisme d’un juge d’instruction : si la tradition de l’islam a menti sur la question centrale de la rédaction du Coran par Mohamed, pourquoi ne l’aurait-elle pas fait sur les détails de sa vie auxquels les musulmans sincères sont si attachés ? N’est-ce pas le moment de dire en inversant le proverbe : « Qui vole un bœuf vole un œuf? »

L’islam sans la dévotion à Mohamed ne semble guère viable, il perdrait sa raison d’être, ce serait comme un corps sans cœur. N’est-ce pas la situation actuelle ?   Quel être raisonnable aura de la dévotion pour un prophète qui en fait, n’a ni prophétisé ni rien révélé – il a été simplement, s’il a jamais existé, un chef de bandes guerrières qui a eu quelques succès locaux en profitant de la décomposition d’un vieil empire ? Est-ce que l’amour ne risque pas de s’inverser subitement en colère contre lui ? Voilà la fissure, la fitna et blessure profonde de la psyché musulmane sous le coup de la modernité, et la radicalisation islamique à mon sens est en bonne partie causée par une surinfection secondaire sur cette plaie ouverte.

Une solution de sauvetage pour les théologiens musulmans serait de faire comme les chrétiens, c’est à dire de dire que c’est l’esprit de Dieu qui a inspiré les différentes recompositions, voire inventions du texte sacré, et que cela revient en fait à peu près au même que la légende officielle d’un prophète personnel authentique. Cependant, la conséquence de ce saut périlleux théologique semble bien avoir été dans le christianisme une chute de la pratique considérable. Au moins en Europe, il n’y a plus que 2 ou 3 % de la population qui va tous les dimanches à la messe, ce qui est pourtant le commandement minimum pour le chrétien.

 

 

Quelques éléments d’analyse psychologique à propos du Coran

 

Nous avons vu beaucoup d’éléments à propos de la distinction importante entre ce qui était historique ou fabriqué dans les origines de l’islam. Nous entamons maintenant une approche à la fois différente et complémentaire : si on prend le Coran et les hadîths comme un tout à la manière des croyants, quel sont les messages psychologiques explicites ou implicites qui sont véhiculés par les textes ? Aident-ils les fidèles ou contribuent-ils à aggraver certains symptômes ?

Dire que les textes sacrés ne sont pas importants – car de toute façon on peut les interpréter comme on veut – représente un pseudo-intellectualisme qui n’est pas juste. Les religions ont leurs interprétations standards de leurs Ecritures, avec en plus certaines variations d’écoles qui sont elles aussi classifiées et prises en compte, pour ou contre. Parfois, des centaines de milliers de personnes ont péri à propos d’une interprétation.

Commençons par évoquer brièvement la prédestination ; disons déjà qu’il n’y a rien de tel que l’impuissance devant le sort provenant de la croyance en la prédestination pour favoriser un état de découragement profond, et éventuellement de dépression : Qui donc intercède auprès de Lui, sans sa permission ? (2 255). Si non seulement les ordres du Tout-puissant, mais aussi les tentatives des êtres humains pour le fléchir sont dus à sa volonté, nous nous trouvons dans une sorte d’univers kafkaïen sans aucune porte de sortie.

Soulignons aussi l’importance des idées systématisées de persécution. Il s’agit de la structure psychologique principale du Coran. Par ailleurs, il y a une loi de psychologie simple, c’est que ceux qui prennent l’initiative de s’exprimer pour se défendre de façon répétitive de l’accusation de mensonge ne sont a priori pas clairs justement de ce point de vue-là.

Les soupçons sont un symptôme central dans la paranoïa, et qui reste important dans la schizophrénie aussi. Le soupçon devient une telle torture que le sujet en finit par préférer un passage à l’acte violent,  quelles qu’en soit les conséquences,  pour en être soulagé. A notre époque où il y a de plus en plus de risques que l’arme nucléaire tombe dans les mains des islamistes, cette fascination quasi suicidaire pour le conflit n’a rien de rassurant, il faut cesser de jouer à l’autruche et voir cela en face :

 

Il dit: « Voici, je l’atteste par Allah:

attestez que je suis innocent

de ce que vous associez en dehors de Lui. Ensuite, liguez-vous tous contre moi,

ne soyez plus à me guetter. (11  54)

 

L’ambivalence fait partie intégrante d’un tableau de dissociation qui, quand elle est grave, favorise l’apparition de la psychose : avec ses successions rapides de promesses et de menaces, le Coran a visiblement du mal à dépasser le niveau du moralisme populaire, voire puéril, de la carotte et du bâton. Sa lecture semble un long et laborieux périple, dont chaque pas du pied droit serait une bénédiction,  et chaque pas du pied gauche une malédiction. Où cela mène-t-il en dernière analyse ? A Allah, ou au clivage psychotique… ou aux deux ? Honnêtement, en tant que psychologue, c’est difficile à dire.

Il n’y a pas de traces de désir d’intérioriser la guerre sainte dans le Coran, je l’ai lu de a à z, et je n’y ai rien repéré qui puisse aller dans ce sens. Certes, il est vrai qu’il y a eu une profusion des hadîths qui sont apparus, beaucoup probablement ex nihilo, vers le IXe siècle, environ cent mille probablement en quelques dizaines d’années seulement ; parmi ceux-ci, il y a en a un qui affirme que le Prophète, au retour d’une bataille, aurait dit qu’après la petite djihâd extérieure, il fallait livrer la grande djihâd intérieure. On sait que les soufis se sont fondés là-dessus pour justifier leurs écoles mystiques au sein de l’islam. Cependant, quand le Coran parle d’aller dans la voie d’Allah, il s’agit régulièrement du djihâd extérieur.

Bien sûr, on retrouve dans le Coran un morceau classique du répertoire des prophètes de malheur, l’imminence d’une fin du monde qui en réalité n’est toujours pas arrivée quatorze siècles plus tard. Cependant, même ce démenti par la réalité n’est pas suffisant dans la plupart des cas pour ébranler la croyance. Celle-ci a trop de bénéfices secondaires de l’ordre d’une mégalomanie rassurante pour pouvoir être abandonnée facilement :

 

Voici, l’Heure exempte de doute, elle va sonner.

Cependant, les humains, pour la plupart, n’y croient pas. (40 59).

 

On peut en bref rajouter après quatorze siècles qu’ils ont eu bien raison de ne pas y croire, puisque cette heure n’est pas arrivée.

Après l’analyse psychologique du Coran, on trouvera dans l’ouvrage un chapitre sur celle de Mohamed. Il s’agit d’un sujet délicat pour la sensibilité des croyants, mais aussi important, le mieux est donc d’aller regarder les points principaux dans la version brève du livre, ou tous les détails, chacun ayant son importance, dans la version complète.

 

Les liens complexes de l’islam modéré avec celui qui ne l’est pas

 

L’islam modéré et celui qui ne l’est pas ont la même base, le Coran, les hadîths, la charia et des rituels quotidiens. Ils ont aussi, le même but, il ne faut pas l’oublier, c’est-à-dire la conversion à long terme du monde entier à la doctrine du Prophète. Ce par quoi ils diffèrent sont les moyens à utiliser, paisibles ou violents, pour arriver à ce propos. Il est intéressant de noter que jusqu’à l’époque d’Ernest Renan à la fin du XIXe siècle, on appelait régulièrement l’islam « islamisme ».

Le Coran dit :  » Dans la tradition d’Allah, tu ne trouveras pas de changement, mais tu trouveras seulement la tradition d’Allah, immuable. » (Co35 43). C’est simple, hautement rassurant, mais est-ce concret, n’est-ce pas le déni massif de la réalité d’un monde en changement constant ?

Donnons maintenant quelques chiffres : « En Angleterre, les services de Sa Majesté estiment à quelque 3000 le nombre de Britanniques, éduqués en Grande-Bretagne, qui sont passés à un moment ou un autre part les camps d’entraînement d’Al-Qaida. Les sondages publiés par la presse d’outre-Manche montre que près de 200.000 musulmans britanniques, soit plus de 10 %, approuvent les attentats du 7 juillet ; qu’un bon quart d’entre eux, soit près de 500,000, soutiennent le djihâd contre l’Occident ; qu’un tiers, soit 600,000 préféreraient vivre sous la charia ; que dans leur immense majorité, enfin ils se disent persuadés que la guerre contre le terrorisme est une croisade anti-islamique déguisée. »[8]

Terroriser psychologiquement et spirituellement par la peur de l’enfer reste le fond de commerce principal de l’islamisme, même modéré. Si on a le minimum de souci de progrès de la modernité et de la laïcité, on a le droit d’être triste quand on voit des islamistes arriver au pouvoir, même s’ils sont élus à la majorité. Il s’agit de toute façon d’un retour en arrière par peur de la modernité et de ses défis.

Nous avons souvent rapproché le radicalisme religieux de la paranoïa, et je voudrais citer, afin d’inciter à la prudence, la conclusion de Robins et Post à leurs réflexions sur la ‘culture paranoïaque’ dans leur ouvrage  Political Pranoia : « La paranoïa somnole, mais ne dort jamais. »[9]

 

 

Que faire ?

 

Dans mon livre, j’ai mis une troisième et dernière partie qui s’appelle «Que faire ? » Elle propose des solutions pour lutter contre le fondamentalisme du point de vue la psychologie, donc non violentes a priori.

Pour contrer la tendance à la paranoïa, une véritable éducation à la non-violence est essentielle. Gandhi disait : « La non-violence est la loi de l’espèce humaine comme la violence est celle de la brute.[1]. »  La force de la non-violence est la force de l’action organisée du nombre capable d’exercer une réelle contrainte politique sur l’adversaire qui l’oblige à céder. Car l’amour, par lui-même, ne possède pas le pouvoir de « forcer » les oppresseurs à reconnaître et à respecter le droit des opprimés. Seule la force de l’action peut le faire. Le Mahâtma avait en effet déclaré : « Le maintien de la paix mondiale par des moyens non violents n’est ni une absurdité ni une impossibilité. Toutes les autres méthodes ont échoué ». Le soi-disant réalisme des cyniques est en fait superficiel et à court terme seulement. Nous devons par conséquent repartir de zéro…

Un travail important de la non-violence est de savoir déconstruire de façon vigoureuse les idéologies de violence, même celles déguisées avec le vêtement de la piété. La culture de la violence est en réalité le contraire de la culture. La violence n’est pas la vertu de l’homme fort, c’est le vice du faible. L’idéologie rend autiste, elle discrédite la bonté. Toute idéologie est une idéologie de la violence nécessaire, légitime et honorable.

La « déconversion » n’est pas quelque chose à faire, elle vient spontanément : un beau matin, celui qui avait mis une croyance rigide au centre de sa vie et qui était prêt à mourir, voir à tuer pour elle, s’aperçoit qu’il n’y croit plus du tout : elle lui semble maintenant un rêve, voire une hallucination dont il a tout bonnement guéri. La fièvre est simplement tombée. C’est un phénomène beaucoup plus fréquent qu’on ne pense, même si les croyances totalitaires font tout pour le cacher. Il représente une porte de sortie, une lumière au bout du tunnel pour ceux qui ont basculé dans les ténèbres de l’intégrisme. La possibilité de ‘déconversion’ est le meilleur signe de la liberté inaliénable de l’être humain.

Que faire ? Etudier, étudier, étudier!  Le fondamentalisme musulman tout comme celui des chrétiens est basé sur l’expérience instantanée, comme on utilise le café ou les soupes instantanées. En étudiant, on s’aperçoit  de l’importance des vraies connaissances par rapport aux croyances émotionnelles, voire passionnelles. Développer des connaissances historiques et critiques sur les origines de l’islam et de Mohamed revient à tirer le tapis sous les pieds des intégristes.

 

 

En conclusion

 

Le premier facteur pour avoir des chances de sortir d’une addiction, c’est d’être capable de la regarder en face et d’en avoir honte. La violence religieuse en général, et celle de l’islamisme radical en particulier,  est une forme d’addiction, nous l’avons suffisamment montré. Il n’y a donc pas de honte à ce que les musulmans dans leur ensemble en aient honte, une honte saine, active, non névrotique, les amenant à l’introspection  et les poussant à découvrir ce en quoi leurs croyances les rendent si vulnérables à ce genre de déviation. Les monothéistes devraient être sensible aussi et responsabilisés par toute cette terreur au fond au nom du Dieu unique.

Les croyances, même dogmatiques, ont cependant deux intérêts : non seulement de donner des consolations individuelles dans les difficultés de la vie, mais aussi de fournir un fondement métaphysique a priori vaste pour un comportement éthique. En cela, elles méritent d’être respectées et font partie de la réalité du monde tel qu’il est. Cependant, leur diversité aussi fait partie de cette réalité. Elles sont des remèdes différents pour traiter des maladies différentes, en ce sens une religion unique, déjà impossible à mettre en place en pratique, n’est même pas souhaitable.

Si l’on distingue trois niveaux : l’éthique, la métaphysique et la culture, on peut alors comprendre que les religions peuvent converger sur une bas commune d’éthique altruiste toute en continuant à différer largement  sur certains points de métaphysique ou de culture.

Il ne s’agit pas d’être un nostalgique du passé qui prêche le retour à des traditions polythéistes perdues. Il suffit de constater seulement que nous avons déjà débouché dans une ère de néo-polythéisme, qui n’est cependant pas pratiqué sous la forme du culte de statues, mais sous celle d’un pluralisme, d’une multiplicité de voies spirituelles disponibles qui sont très éloignées, voire n’ont pas de lien avec le monothéisme biblique.

La solution des conflits religieux réside au fond au-delà de la religion, en revenant à la bonté fondamentale du cœur humain, même si celle-ci n’est pas toujours évidente à première vue. C’est la vraie solution pour sortir de conflits qui sinon tourneront indéfiniment en rond.

Une manière donc de chercher des issues à certaines impasses religieuse peut être la psychologie, avec son aspect pragmatique et le consensus sur un certain nombre de points à laquelle elle est à peu près arrivée malgré la diversité naturelle des écoles. Certaines formes de psychologie peuvent être tout à fait ouvertes à la dimension spirituelle, voire même religieuse. L’ouvrage projeté représente un travail critique dans ce sens, et nous espérons que le lecteur le trouvera utile et stimulant pour la réflexion.

Pour le cas de la France, une possibilité dont on ne parle pas assez serait que le gouvernement fasse pression sur les imams pour que les prières dans les mosquées soient récitées en français. Bien sûr, ils se défendront, mais si cette réforme réussit à passer et est encouragée par un gouvernement et une opinion publique décidés, le lien avec le fondamentalisme arabe qui passe de façon quasi magique par la langue sera sérieusement entamé. On peut faire remarquer en parallèle et toute proportion gardée que lorsque l’Eglise catholique, pour se moderniser, a abandonné l’usage du latin après Vatican II, elle a perdu son emprise sur la société européenne. Ce n’est peut-être pas une simple coïncidence.

Une autre possibilité pourrait être d’inclure dans les programmes d’enseignement directement dix ou vingt d’heures de cours, par exemple, pour expliquer ce en quoi consiste la psychologie des idéologies totalitaires, et montrer dans l’histoire par quels mécanismes psychiques elles ont pu avoir une emprise sur les masses. Ce serait assez facile à faire pour les totalitarismes politiques du passé, mais plus difficile pour les formes totalitaires ou absolutistes du christianisme et de l’islam à cause de réactions défensives des clergés. Pourtant, c’est par la communication de connaissances objectives sur ces sujets que les choses pourront progresser en profondeur.

 



[1] The Collected Works of Mahatma Gandhi, Ahmedabad, The Publications Division, Ministry of Information and Broadcasting, Government of India, Vol. 18, 1965, p. 131-134.



Notes

 

[1] Témoin de cela par exemple le hors série du Courrier international du printemps de 2007 intitulé Au nom de Dieu – pourquoi les religions se font la guerre, qui rassemble des articles du monde entier en plus d’une centaine de pages sur le sujet, mais il n’y en pas un seul d’après ce que j’ai pu voir qui soit écrit par un psychologue. Pourtant la violence religieuse, si on veut y trouver une issue, devrait être étudiée beaucoup plus par des psychologues que par des journalistes généraux ou par des clercs qui sont souvent pris dans des vieux schémas dont il est difficile de sortir.

[2] Voir par exemple l’ouvrage très complet de Robins Robert S. et Post Jerrold M., Political Paranoia – The Political of Hatred, Yale University Press, New Haven and London, 1997. L’un des deux auteurs est professeur de sciences politiques, l’autre de psychiatrie.

[3] Sur ces questions de remise en cause historique, on peut lire les livres d’Alfred-Louis de Premare, professeur à l’université d’Aix-en-Provence, Les fondations de l’islam, Seuil, 2002 et Aux origines du Coran, Tétraèdre-EHESS, et le travail d’Édouard-Marie Gallez, de l’université de Strabourg, Le messie et son prophète. Aux origines de l’islam, éditions de Paris, 2005. Signalons aussi toute l’œuvre de Jacqueline Chabbi qui enseigne à Paris-VII, dont le dernier ouvrage  Le Coran décrypté  est sorti en  février 2008.

[4] On pourra voir à ce sujet une enquête très complète  d’Antoine Vitkine dans Les nouveaux imposteurs, Editions de la Martinière, 2005 et La tentation de la défaite 2006, chez le même éditeur.

[5] Cité par Juergensmeyer,  Global Rebellion. Religious Challenges to the Secular State, p.79

[6] Fethi Benslama, Déclaration d’insoumission. À l’usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas, Paris, Flammarion, 2005, p.58

[7] Walter op.cit.

[8] Barnavi Elie, Les religions meurtrières, Flammarion/Café Voltaire, p.112

[9] Robins et Post, op.cit. p.67