L’art de traduire

L’art de traduire

 

III

 

Ce que les atroces chrétiens ont traduit par éternel ne signifie,

en hébreu, que durable. C’est de l’ignorance d’un hébraïsme,

et de l’humeur féroce d’un interprète,

que vient le dogme de l’éternité des peines.

Diderot, Addition aux pensées philosophiques  (LVIII)

 

 

La traduction n’est pas un banquet eucharistique. — L’aubergiste s’effraie de la lumière qui émane d’un errant, ce vagabond qui se prétend traducteur.

 

Le traducteur reste trop modeste : comme la Providence, il fait tout, mais nul n’y prend garde.

 

On veut déposséder notre langage pour nous réduire à la misère.

 

Pour montrer l’incommunicable, le poème refuse, désespérément, toute traduction.

 

Poésie et peinture. — Traducteurs et restaurateurs sont les seuls à savoir toutes les beautés de l’œuvre.

 

Le sens n’est pas dans les faits. — Le traducteur ne veut rien dire de plus ; il n’est donc pas compris.

 

Comme une fiancée d’antan, l’œuvre doit être parfaite, et personne ne le lui pardonne.

 

Quand tu lis un poème étranger qui te parle, tu se sens suivi par ton propre regard.

 

Quand la guerre éclatera, je me réfugierai dans une résidence de traducteurs abandonnée.

 

Voyageur en deux mondes, le vrai traducteur est seul à les connaître, car il ne part ni n’arrive jamais.

 

Écrits en nulle langue, les classiques se traduisent dans toutes.

 

Le traducteur espionne les poètes, les iris d’eau, les cormorans ; mais pour leur propre compte.

 

Répète le nom de ton traducteur, comme s’il figurait sur tes faux papiers.

 

Ménage tes interprètes, désespère tes traducteurs.

 

Écrire, c’est faire d’un nulle part un ailleurs ; traduire le métamorphose en ici-bas.

 

Le traducteur, valet du romancier, mais rival du poète.

 

N’ayant pas de langue, il demande asile dans toutes.

 

 

*

 

Madame du Châtelet mourut certes en couches, mais après avoir mis la dernière main à sa traduction de la Philosophia Naturalis de Newton.

 

Comme Lazare épouvantait les témoins par sa puanteur cadavérique, celui qui cite des livres oubliés inspire aujourd’hui la terreur.

 

La traduction n’est pas rédemption proclamée dans la langue adamique, mais un péché qui en pardonne un autre.

 

On pardonne ceux qui traduisent mal, non ceux qui traduisent ce que l’on s’efforce de taire.

 

Pour écrire un bon livre, il faut plusieurs années ; et pour le traduire, le double.

 

Alors que le désir semble une traduction trop précise, dont l’auteur crie famine, le transfert n’est qu’une traduction approximative mais grassement payée.

 

La traduction n’est pas plus parfaite que l’œuvre, elle l’est autrement. — Quand elle sait rester allusive.

 

Rêve du traducteur. — Pouvoir sauter les passages, les chapitres, les livres inutiles.

 

Le meilleur traducteur dicte à la volée, en marchant, pour aller dans le mouvement de l’œuvre.

— Comme l’aquarelliste part au fond du paysage.

 

L’amour des œuvres finit par rayonner, même sur les dictionnaires dont s’entoure, pour se protéger, le traducteur.

 

Comme le jardinier d’Armide, il transplante un arbre qui se couvre dès lors de feuilles et de fleurs inconnues.

 

Cet environnement immersif ? — Mon jardin.

 

Doigté. — L’œuvre originale, partition toute d’ornements et de silences.

 

Comme toute œuvre, une belle traduction abomine les suites de phrases.

 

Que traduire dans une œuvre ? — La merveille qui laisse deviner les autres.

 

Comme l’acteur joue l’allégorie de la pièce où il figure, le traducteur se prend soudain à incarner l’œuvre.

 

Fin portraitiste, le traducteur peint l’œuvre aimée : non ses yeux, mais son regard ; non la voix, mais l’inflexion ; non la stature, mais la démarche.

 

Envions ce poète aphasique dont l’épouse traduisait longuement les sourires et même les silences.

 

En partageant celles des autres, le traducteur échappe à ses obsessions.

— Sauf celle du partage.

 

La traduction restaure l’œuvre, en allège vernis et repeints, la transfigure en elle-même, avec ses teintes claires, dans la fraîcheur de notre nouveau regard.

 

Le lecteur comme l’auteur se doivent de donner, mais plus encore d’accepter et de rendre.

 

Anorexie, suicide, deux grands moments de prévalence des signes.

— Deux échecs de la traduction.

 

Ce que tu reçois du livre, rends-le par sa traduction.

 

Pour rendre le texte, le traducteur refuse toute reddition.

 

Il laisse d’autres brandir le drapeau blanchi d’une langue javellisée.

 

Ce qui ne pourra jamais être rendu, il le prodigue.

 

Comme la traduction reste le seul miracle dont nous sommes capables, nous oublions de nous en étonner.

 

La traduction n’est point ancillaire : maîtresse magistrale.

 

En se prétendant masqué, le philosophe se décèle et s’expose dans la nudité pâlotte et grêle du Sujet.

— Le traducteur, sans mot dire, s’affaire dans l’invisible.

 

La fin secrète de l’herméneutique : amender les erreurs de traduction, tâche infinie.

 

Parce que les langues ne se traduisent jamais entièrement, nous ne parvenons jamais à la vérité absolue, et le monde continue donc son existence.

 

En survivant à la traduction, l’œuvre la fait vivre.

 

Les traducteurs sont des écrivains plus discrets que les autres.

 

Aucun texte n’est fidèle, même l’original.

 

On traduit, pour créer de nouvelles formes.

 

Créer, traduire, c’est citer imparfaitement.

 

*

 

Le traducteur ne se fie à aucune langue, mais pardonne tout, sauf à lui-même.

 

Point de langues au Paradis : il se cachait déjà dans chacune, à notre insu.

 

Après leur purgatoire en cette vie, les traducteurs au Paradis lisent enfin par plaisir, feuilletent les pages translucides où affleurent toutes les langues inconnues, toutes les calligraphies archangéliques.

 

Révélant ce qui n’est pas dit, seule la traduction peut laisser entrevoir ce qui l’est.

 

Pardonnez celui qui ne parle qu’une langue : il ne sait pas ce qu’il fait.

 

Le langage ? Cette chaîne d’or du traduire unit toutes les langues.

 

Les traducteurs enseignent l’humour, la connivence, car ils font tout entendre à demi-mot.

— Cela va sans dire.

 

La langue (la traîtresse) est la seule à pouvoir dire (ou cacher) ce qu’elle trahit.

 

Sublime ratage. — Échouant à devenir le texte, la traduction se transfigure en œuvre.

 

Sauvés mais damnés. — Si la traduction était possible, nous serions réduits au silence.

 

Faire œuvre, c’est voir enfin sa propre langue avec le regard ardent, acéré, d’un traducteur.

 

Le traducteur, seul à n’avoir pas besoin de traduction. — Il prête sa vision, allègre et affairé, comme un chien d’aveugle.

 

Je n’ai jamais eu de mots avec mes traducteurs.

 

La réalité reste insondable, mais la vérité doit être dite.

 

Dans certains passages, toutes les traductions se ressemblent, mais personne ne s’en avise, car seuls les traducteurs ne les sautent pas.

 

Avec le langage, le mensonge reste certain, mais la vérité devient possible.

 

 

*

 

 

Chers traducteurs, vous restez seuls à savoir que le langage sert plus à taire qu’à dire.

 

J’aime ces zones de démarcation entre les langues, protégées de l’humanité par des champs de mines, et où vivent en paix les cerfs musqués et les grues à col blanc.

 

Les langues nous sauvent des rancoeurs, des enfers rancis de l’intériorité.

 

Adam donna leur nom à tous les êtres du Paradis. — Quand nous ne sommes plus capables de nommer les fleurs et les oiseaux, ils disparaissent.

 

Nous restons ignorants, car nous avons oublié toutes les langues inventées dans l’enfance.

 

Faute de traductions. — Beaucoup de langues ne sont pas mortes, mais ne sont pas encore nées.

 

Les langues ne savent parler que de ce qui n’est pas elles. — Nous devrions suivre leur exemple.

 

Comme tout enfant, tout homme peut apprendre toute langue, nous n’avons d’autre patrie que l’humanité.

 

Parler, et plus encore écrire, c’est devenir irréductible.

 

Sans la langue et sa bienveillante lenteur, nous serions condamnés à l’instant, précipités dans son vide.

 

Dans le recul que permettent les langues, on peut apprendre, témoigner de l’égard.

— Sans quoi la science ne serait qu’une manducation engloutissante.

 

L’écrivain se croit Prométhée, il n’est que Sisyphe.

 

La langue est le véhicule de la pensée, dit-on. — Soit, mais les freins ont lâché.

 

Comme les atomes dans l’univers, les mots ne font que le vingtième de l’œuvre.

— Le reste ? Matière noire, énergie silencieuse.

 

François Vaucluse