Book Reviews and notes

Louis Lourme, Qu’est-ce que le cosmopolitisme?, Paris, Vrin, coll. « Chemins philosophiques », 2012, 124 pages.

 

Qu’est-ce que le cosmopolitisme? fait partie de la collection « Chemins philosophiques » publiée chez Vrin et dont le but est de donner aux étudiants ainsi qu’au lecteur cultivé « une présentation claire d’une question philosophique générale ». L’objectif de l’ouvrage de Louis Lourme est de cerner les usages qui sont fait, ou qui peuvent être fait, du terme « cosmopolitisme ». Plus spécifiquement, il s’agit d’une part d’apprécier ce qui pourrait s’offrir comme une manière d’être, une réalité sociologique, un projet politique ou une conception du monde. Il s’agit d’autre part de déterminer les principes qui fondent et rendent possible de discerner le cosmopolitisme, quelle que soit sa variante, « là où il se trouve » (p. 13). Pour l’auteur, ces principes s’articulent autour des idées d’égale dignité – avec son corolaire morale que constitue l’individuation et son corolaire politique que constitue la participation – de subsidiarité et de suppléance, de diversité et enfin d’obligation.

À première vue, le concept de cosmopolitisme semble en effet assez simple à définir puisque que depuis ses origines dans la philosophie grecque – particulièrement stoïcienne – la définition s’articule autour de l’idée d’une citoyenneté du monde. Or, cette idée n’est définitivement pas simple puisqu’elle lie ensemble des notions potentiellement contradictoires : celle de citoyenneté, souvent associée à un endroit en particulier qui serait politiquement constitué, et celle de monde qui renvoie plutôt à une forme d’appartenance universelle sans référent politique spécifique. D’où le défi de parvenir à comprendre un concept qui, malgré ses apparentes contradictions, persiste à être utilisé. Pour l’auteur, malgré ces contradictions et les ambigüités qui entourent son usage et au-delà du fait que la posture cosmopolite se décline de manière variée selon les époques et les auteurs, le concept pourrait recevoir un traitement philosophiquement « cohérent » (p. 11).

Pour ce faire, il faut selon l’auteur abandonner l’idée de parvenir à définir ce concept de manière univoque et plutôt privilégier la piste des « usages » qui en sont faits selon que les auteurs adoptent une perspective qui sera pratique (manière d’être ou réalité sociologique) ou théorique (projet politique ou conception du monde), individuelle (manière d’être ou conception du monde) ou collective (réalité sociologique ou projet politique), condition de l’action (manière d’être ou réalité sociologique) ou modalité de cette action (manière d’être, projet politique ou conception du monde). Ces perspectives se traduisent ainsi en différents types de cosmopolitismes culturel, sociologique et juridique qui s’ajoutent aux catégories traditionnelles – morale et politique – qui demeurent les plus souvent discutées.

Lourme adopte ensuite une tonalité plus sociologique pour mettre en lumière la particularité de la période contemporaine qui tient à ce que la réalité du monde, son existence, est en quelques sorte plus « sensible » et moins abstraite (p. 31) aujourd’hui qu’elle n’a pu l’être historiquement. L’expérience que les hommes font aujourd’hui du monde est ainsi plus largement partagée, plus commune, qu’elle ne l’était auparavant. Empruntant le terme à Ulrich Beck, l’auteur parle d’une « cosmopolitisation » du monde par laquelle les groupes et les collectivités sont confrontés à des processus qui s’imposent concrètement à eux comme « totalité des hommes » (p. 33). Si le cosmopolitisme individuel comme manière d’être ou comme conception du monde est généralement abstrait, la cosmopolitisation est par nature plus concrète et correspond davantage à une réalité sociologique au creux duquel s’impose, comme un « impératif », un projet politique cosmopolite (p. 43). C’est ainsi l’accumulation des crises globales et des risques qui imposent leur réalité et leur vérité, plutôt que le processus de cosmopolitisation lui-même, qui nous placerait collectivement « face à l’urgence d’une véritable cosmopolitique » (p. 43) sans pour autant permettre de garantir l’émergence d’un véritable ordre institutionnel cosmopolitique.

L’auteur propose, dans la dernière partie, une interprétation de cet impératif contemporain de « démocratie cosmopolitique », définie ici comme « la volonté d’appliquer la démocratie au monde et à ses habitants » (p. 47), et des possibilités qui entourent la création d’une telle structure de gouvernance politique globale (fondée sur l’égalité entre les citoyens et non pas entre les États eux-mêmes), notamment concernant les principaux domaines d’intervention que seraient, selon Daniele Archibugi que suit ici Lourme, le contrôle de l’usage de la force, l’acceptation de la diversité culturelle, le renforcement de l’autodétermination des peuples, le suivi des affaires intérieures et la gestion participative des problèmes mondiaux (p. 50). L’enjeu fondamental concerne ici la nécessité de devoir concevoir différemment la souveraineté de l’État qui se trouve profondément remise en cause du fait de cet impératif (p. 53). Pour l’auteur, il n’y aurait pas contradiction entre un ordre cosmopolitique et l’ordre international souverain, mais complémentarité. Ainsi les échelles locale, régionale, nationale et internationale seraient-elles imbriquées et « parties prenantes » (p. 63) d’un ordre cosmopolitique reposant sur des principes de subsidiarité et de suppléance pour véritablement structurer la scène mondiale à différents niveaux.

Comme le veut la collection dans laquelle l’ouvrage paraît, le texte est suivi de deux extraits accompagnés de deux commentaires par l’auteur qui lui permettent d’approfondir la première partie qui, il faut le dire, est très courte. Les extraits retenus par l’auteur sont tirés (i) de l’article « Patriotism and Cosmopolitanism » de Martha Nussbaum et (ii) du Troisième article définitif pour rendre la paix perpétuelle extrait du célèbre Projet de paix perpétuelle de Emmanuel Kant. Les commentaires de ces deux textes sont particulièrement intéressants, car l’auteur réussit à les présenter de manière parfaitement claire et à en souligner les implications philosophiques essentielles. Pour Nussbaum, le cosmopolitisme a comme principe essentiel, l’égale dignité des personnes, et s’offre donc comme une posture morale qui lui permet notamment de critiquer les positions patriotiques d’un Richard Rorty, qui insiste pour privilégier l’appartenance nationale ou d’un David Miller qui estime que le cosmopolitisme serait insignifiant dans sa version faible (les êtres humains ont une égale dignité) ou trop exigeant dans sa version forte qui se traduirait par le fait d’avoir « les mêmes devoirs vis-à-vis de tous les êtres humains sans exceptions » (p. 86). Défendant la position de Nussbaum, Lourme avance que l’enjeu fondamental consiste aujourd’hui à traduire concrètement dans les faits ce sentiment cosmopolitique et les exigences qu’il porte.

Abordant le Troisième article définitif de Kant, Lourme en défini le contexte et trace les grandes lignes qui concernent, au fond, le passage entre une conception du cosmopolitisme en tant qu’idéal éthique et son application au droit qui se cristallise alors, c’est-à-dire dans le contexte du Völkerdund privilégié par Kant, sur la question du statut de l’étranger et du droit de visite qui en découle et qui devrait se traduire, dans une perspective cosmopolitique, par un « devoir d’hospitalité » (p. 112). L’intérêt que représente ce bref texte de Kant tient ici à la puissance d’analyse qui y est déployée et à l’originalité de la réponse kantienne qui, tout en restant à bien des égards « hors du temps » (p. 118), ouvre toutefois la porte à une conception non-absolue de la souveraineté qui dépendrait notamment du fait qu’un État se plie à « un ensemble de valeurs et de principes » (p. 119). Pour Lourme, l’intuition kantienne éclairerait certains pans de la réalité contemporaine qui, en dépit de l’absence d’un droit cosmopolitique, viendraient conforter l’idée selon laquelle l’ordre du monde actuel donne « une densité nouvelle » à l’idéal cosmopolitique.

 

Jean-François Thibault

Professeur agrégé au Département de science politique

et vice-doyen de la Faculté des arts et des sciences sociales de l’Université de Moncton

Pierre Vermeren (dir.),Idées reçues sur le monde arabe, Editions Le Cavalier Bleu, Paris, 2012, 480 pages.

 

Dans cet ouvrage collectif, 23 spécialistes du monde arabe décortiquent pour nous 71 idées reçues classées sous les rubriques suivantes: « Histoire » (15), « Peuples et nations » (15), « Religions et société » (13), « Pétrole et développement » (10), « La France et les Arabes » (11) et « Le Printemps arabe » (7). Ceci nous permet d’entrer dans les méandres de ce monde en pleine agitation, alternant espoirs et désespoirs, illusions et désillusions. Monde que certains souhaitaient voir emprunter le chemin de la démocratie grâce aux révoltes de sa jeunesse, mais qui semble plutôt sombrer dans l’obscurantisme après que les mouvements islamistes aient détourné ces révoltes à leur profit.

L’Occident, qui a participé plus ou moins activement à ces révoltes, même par des interventions militaires directes comme en Libye ou par un soutien logistique et médiatique dont on ne connaît pas les secrets, doit maintenant se mordre les doigts en découvrant qu’il ressemble au chat de la fable de La Fontaine qui tire les marrons du feu au profit du singe. Détrôner un dictateur séculier pour le remplacer par un dictateur gouvernant par des normes dictées par Dieu, ce n’est sans doute pas le résultat le plus flatteur et dont le prix humain, surtout pour les minorités religieuses, ne cesse de croître. À moins que, diraient les complotistes, cela ne soit le but recherché par l’Occident : semer le désordre et laisser les Arabes se massacrer mutuellement, offrant ainsi aux terroristes et sinistres jihadistes une occupation dans leurs pays d’origine au lieu de se tourner vers l’Occident.

Mais une telle hypothèse donnerait probablement trop d’importance à l’intelligence occidentale. On le sait, les Anglais ont contribué à la création des Frères musulmans en Egypte, les Israéliens ont fabriqué le Hamas, et les Etats-Unis ont formé les membres d’Al-Qaida. Connaissaient-ils les conséquences de leur soutien à ces mouvements? Ou ont-ils agi comme l’apprenti sorcier qui laisse échapper le génie du carcan mais ne parvient plus à l’y remettre? Bien malin qui saurait donner une réponse à cette question.

À défaut de pouvoir répondre à la question susmentionnée, les lecteurs trouveront dans cet ouvrage un instrument précieux pour comprendre les différentes facettes du monde arabe et musulman. Certes, toutes les rubriques n’intéresseront pas tous les lecteurs, mais la variété des sujets traités donnera satisfaction à tous les goûts, et chacun y trouvera ce qui correspond à ses questionnements. Personnellement, j’en ai retenu deux rubriques importantes: « Religion et société » (pp. 197-261), et « Le Printemps arabe » (pp. 393-438), en raison de leur lien avec mes propres recherches et de leur lien avec l’actualité.

Cette dernière rubrique se termine par un paragraphe qui tempère l’enthousiasme suscité par la révolution arabe. Je le cite: « La révolution arabe ne fait que commencer. Elle sera longue et aléatoire, comme toutes les évolutions politiques. En France, la République s’est définitivement installée 86 ans après 1789. Il n’est donc pas exclu que nous ne connaissions jamais la suite de cette histoire, mais il reste que les aspirations à la dignité et à la liberté, qui se sont exprimées pour la première fois au grand jour dans la région, ne rentreront plus dans leur boîte » (p. 438).

En lisant ce paragraphe, on a envie d’ajouter un inch Allah. Mais ce serait oublier que le prix à payer sera probablement cent fois plus élevé que celui payé par la France, en raison de la grande place qu’occupe la religion musulmane. Sans détrôner la religion musulmane, aucun progrès social et démocratique n’est à espérer dans cette région du monde. Et pour le moment il n’y a aucune volonté de la détrôner. Afin de parvenir à la démocratie et de réaliser les aspirations à la dignité et à la liberté, beaucoup de sang coulera sous les ponts.

 

Sami Aldeeb Abu-Sahlieh
Professeur des universités, France
Centre de droit arabe et musulman, Genève

Jan BERTING, Shadows on the cave’s wall : how to ameliorate our social understanding of the world we live in, Autres Talents, Aubagne (France), 2012, 242 p.

 

L’ouvrage du sociologue et politiste Jan Berting[1], Shadows on the cave’s wall  : how to ameliorate our social understanding of the world we live in, poursuit en fait des réflexions, aussi sociologiques que philosophiques là encore, de son précédent livre intitulé How to escape from the diabolic triangle ? De quoi s’agit-il dans ce nouvel ouvrage ? Le titre, en français Les ombres sur les parois de la caverne, renvoie comme il apparaît nettement dès les premières pages introductives, à la célèbre allégorie de la caverne de Platon, dans laquelle le philosophe décrit, là aussi de manière symbolique, la « situation précaire » – pour reprendre la formule de Jan Berting – dans laquelle se trouvent les humains. Ainsi, le monde réel tel qu’il est dévoilé par nos différents sens (vue, ouïe, odorat, etc.) n’est pas exactement le « vrai monde », comme le pensait le philosophe de l’Antiquité grecque. La problématique de Jan Berting reprend ainsi d’emblée une interrogation fondamentale, non seulement en philosophie, mais aussi en sciences humaines et sociales : les citoyens des sociétés modernes se trouveraient-ils dans une meilleure posture pour connaître leur univers social, culturel, politique et économique que les citoyens des cités contemporaines de Platon ? C’est précisément pour tenter d’apporter des éléments de réponse à cette question aussi philosophique que sociologique, voire psycho-sociologique, que l’auteur propose une sorte de voyage dans l’univers conceptuel des « représentations collectives », reprenant ainsi un des outils théoriques chers à Emile Durkheim. En effet, il y a maintenant plus d’un siècle, Durkheim, l’un des pères de la sociologie française, se proposait de rendre compte de manière sociologique, c’est-à-dire scientifique, de la genèse et des transformations des représentations. Il considérait notamment que les représentations collectives étaient radicalement différentes des représentations individuelles. Serge Moscovici formulait, plus tard et à sa manière, les bases méthodologiques, mais aussi épistémologiques de leur appréhension[2] et ce qu’il faut retenir pour l’instant de cette notion de représentations collectives, c’est que les croyances, les informations et les images, sans oublier les attitudes et les comportements, sont partagés par des individus qui ont hérité d’un savoir collectif (culture) ; les relations entre les « mentalités » et les groupes (individus) qui les rendent actives sont complexes et l’on a longtemps sous-estimé l’importance des recherches sur les « opinions »

D’abord, ce voyage m’a beaucoup plu, au-delà du caractère heuristique de l’ouvrage, puisque ce dernier enseigne autant qu’il renseigne, pour des raisons simples : d’une part, on fait la rencontre de ces multiples « ombres » sur les parois, de ces  chimères et fantômes, et, pour dire les choses autrement, des illusions et autres « esprits errants » ; d’autre part, je pense que le livre devrait être mis entre les mains de tous les décideurs, qu’ils soient politiciens ou chefs d’entreprise, dans la mesure où bien des erreurs importantes dans leurs stratégies de gouvernance, de direction et de décision, pourraient être parfois évitées.

De plus, 2500 ans après Platon, peut-on penser et dire – et c’est même la question qui traverse la réflexion et l’analyse de l’auteur – est de savoir si nous vivons mieux que les citoyens des cités (polis) grecques de l’époque antique. Les ombres de la « paroi de la caverne », ne sont-elles que des illusions ? En d’autres termes, le monde ne serait-il qu’idéologie, représentations sociales et imaginaires ? Nos collègues sociologues Michel Maffesoli, directeur du Centre d’études et d’analyse du quotidien (Paris 5, Sorbonne), membre de l’I.U.F. et du Conseil d’administration du C.N.R.S., dans la foulée de l’œuvre et des travaux sur l’imaginaire de Gilbert Durand, ou encore de Patrick Tacussel, actuel directeur du Centre de recherche sur l’imaginaire (CRI, Université de Montpellier 3) et d’autres encore, sociologues ou psycho-sociologues, comme Jean-Claude Abric, Denise Jodelet ou Serge Moscovici, devraient être très intéressés par les conclusions et par l’analyse de Jan Berting concernant la culture, les préjugés, les valeurs et autres stéréotypes. Certes, les humains ont réalisé des progrès énormes, considérables même, dans les domaines scientifiques, mais « nous nous trouvons dans les mêmes circonstances que les habitants enchaînés de la caverne de Platon », précise l’auteur ; en effet, nous continuons à regarder la réalité à travers nos représentations collectives, véritables « lunettes sociales », sans, de manière systématique, analyser les rapports entre ces perceptions et la réalité sociale qui nous entoure. Et le sociologue va encore plus loin dans sa démonstration en estimant, à l’issue d’une argumentation très nourrie, qu’« il est même possible que notre situation soit même pire que celle des anciens citoyens grecs »[3]. En effet, l’auteur rappelle, à juste titre, que nous adhérons à de multiples représentations sociales, lesquelles sont aujourd’hui totalement invérifiables empiriquement. Et pourtant, note-t-il encore, « nous présumons qu’elles relèvent d’une réalité reconnaissable »[4]. L’analyse proposée distingue, en fait, trois aspects et niveaux bien différents :

a)      Le premier niveau est celui des sciences humaines et sociales, au sein desquelles on ne peut que constater une opposition fondamentale et, à la limite, « infranchissable » dit l’auteur, entre les « approches individualistes » et « holistes » de la réalité sociale. Les choix conceptuels orientent, de fait, les regards et les interprétations.

b)      La deuxième réflexion (et donc le deuxième niveau) concerne les représentations collectives, et en particulier celles de la vie politique, dominées, pour l’essentiel, par l’idéologie, qui est au cœur de la démocratie.

c)      Enfin, le troisième niveau, évoqué dans la suite de l’ouvrage, est celui des représentations collectives dans la société globale. Chacun sait, d’expérience, que beaucoup de ces représentations contiennent des éléments irrationnels et, selon l’auteur, « en tous cas en nombre plus élevé que sur les deux niveaux précédents[5].

Certes, les représentations sociales sont nécessaires parce qu’elles orientent les individus dans un monde qui, sans elles, serait incompréhensible. Dans le même temps, ces représentations sont souvent trompeuses. Il faut donc tout faire pour les démasquer, en tant que telles, dans les débats publics et dans la presse, notamment dans la vie politique. Ainsi, dans le chapitre 4 de l’ouvrage, les exemples concernent, de manière très pertinente, les représentations collectives des identités nationales et des organisations, qu’elles soient d’ailleurs publiques ou privées, et Berting décortique les capacités, à travers la construction et l’instrumentalisation des représentations, de manipulation, de mystification et de tromperie. Mais, il intègre dans son analyse des représentations collectives – et c’est heureux – le rôle, plus positif à l’évidence, des représentations dans les processus d’innovation, et ce, même si les acteurs sociaux sont peu ou pas conscients de certains déterminismes, tels ceux des « systèmes de pensée collective », comme dirait Jean-Marie Seca ; les représentations agissent en effet comme de véritables « programmes » culturels et l’approche de Berting, là encore, est heureusement pluraliste.

Néanmoins, on peut s’interroger, à l’instar des linguistes, à propos du langage : les représentations collectives sont-elles logiques ?[6] En effet, on doit rappeler, à ce stade de la réflexion, que les liens intimes entre représentations collectives, langage et pensée, « remontent aux temps les plus anciens », comme l’a écrit récemment le philosophe du langage Paul Ghils. Malgré « l’aversion philosophique pour les relations », comme dirait Bertrand Russell[7], la pensée, le langage et les représentations (mentales et collectives) s’entrecroisent, comme semble aussi le préconiser aussi Jan Berting dans sa belle démonstration. L’auteur aide ainsi à une saisie globalisante, qui s’inscrit dans « le trajet anthropologique », dont parle en particulier Gilbert Durand en tant que « genèse réciproque qui oscille du geste pulsionnel à l’environnement matériel et social »[8]. De plus, lorsqu’ils concernent les réalités sociales concrètes, les modes de représentation peuvent renvoyer, d’une part, à une rationalité porteuse de vérité et d’autre part, à une « raison sensible », pour reprendre une expression de Michel Maffesoli[9].

Si les premiers travaux dans le domaine dit des « représentations » étaient, pour l’essentiel, descriptifs et empiriques, nous semblons renouer ici, avec Jan Berting, d’une part avec l’idée que toute croyance est une construction, et d’autre part, avec l’approche philosophique d’Héraclite, bien plus qu’avec Platon et Aristote qui rejettent, chacun à leur manière, la pensée dialectique (en fait, de filiation « héraclienne »), en dépassant toute forme de contradiction et en réintroduisant, dans l’analyse – comme l’a d’ailleurs préconisé très tôt le sociologue et philosophe Edgar Morin[10] – le flou, le vague, l’incertain et le contradictoire. Ainsi, les représentations d’une réalité permettent d’élaborer, et cette idée chemine logiquement et efficacement dans la démonstration, tout au long du livre, un chemin qui permette l’adaptation – mais aussi la transformation – des comportements et des théories, selon divers contextes, et de construire, comme l’a explicité l’épistémologue Jean-Louis Le Moigne, l’une des figures centrales de ce qui est devenu le « constructivisme », des modes de compréhension et d’intelligibilité liés à l’expérience aux pratiques sociales. On notera donc avec intérêt, dans cette approche, la volonté de penser le devenir complexe des phénomènes, c’est-à-dire, en d’autres termes, « l’équilibre dynamique des opposés »[11]. C’est ainsi que les représentations collectives et, dans la foulée, la pensée et le langage, ont pu acquérir pour l’auteur, un statut spécifique, dont la fonction est de déconstruire les rouages de l’esprit humain, comme l’illustrent en particulier les trois derniers chapitres consacrés à la vie sociale (par exemple « Our social life is not possible without collective representations »). L’auteur, on peut l’appréhender ainsi, a composé son ouvrage en adoptant une forme de raisonnement dans la logique quasi-aristotélicienne – jugement, démonstration et dialectique – visant à éclairer les limites et les stratégies des acteurs sociaux, notamment dans la sphère politique, dans laquelle il s’agit d’influencer, de persuader et, parfois, de manipuler. Le privilège épistémologique accordé aux représentations collectives est, certes, justifié, pertinent et, encore une fois, pleinement heuristique, mais on voudrait néanmoins évoquer, pour prolonger la discussion, faire quelques remarques complémentaires. D’abord, pour analyser le social, l’ouvrage mobilise, sans toujours préciser la problématique et les paradigmes choisis, autant la perspective « structurelle » (C. Levi-Strauss et P. Bourdieu, en particulier) que le point de vue plus « fonctionnaliste », voire « individualiste méthodologique ». La démonstration aurait sans doute gagné encore en efficacité, en revenant – et on ne fera ici que quelques suggestions – sur les approches plus « constructivistes » (Jean-Louis Le Moigne), « systémiques » et/ou « complexes » (E. Morin) pour décrire et analyser des représentations qui naissent et se développent, dans les conversations quotidiennes par exemple.

En deuxième lieu, pourquoi l’auteur a-t-il hésité à intégrer plus, dans son analyse des représentations collectives, la « pragmatique », c’est-à-dire les réalités concrètes, pensées, certes, mais aussi vécues, par les personnes ? L’auteur semble avoir favorisé, dans ses diverses interprétations et définitions, la philosophie, donnant ainsi l’impression que la sociologie et la science politique n’ont plus le rôle pilote qui leur était assigné autrefois (chez Emile Durkheim, en particulier) dans l’interprétation des représentations collectives (ou sociales).

Mais, en définitive, l’ouvrage de Jan Berting, encore une fois sociologue et politiste, est une excellente introduction à la sociologie des représentations individuelles et collectives et, en dépit de ces deux suggestions conceptuelles et théoriques, une belle reconstitution d’un lien complexe et d’une relation dialogique des faits et des opinions politiques qui marquent la modernité jusqu’à nos jours en Europe, mais aussi dans les autres sociétés industrialisées, urbanisées et démocratiques contemporaines. Nous avons parcouru ses réflexions et visé une trajectoire : c’est un véritable itinéraire, et nous avons voulu en rendre compte et non proposer uniquement une évocation hagiographique. Il y a là, en effet, un parfum de promenade instructive, dont les images éclairent la compréhension de la réalité, qu’elle soit d’ailleurs réelle ou virtuelle. Manière, en définitive, de réhabiliter l’imaginaire évoqué plus haut, comme objet d’études dans un monde qui évolue vers un scientisme rétréci par un empirisme dont « les fragments de connaissance semblent remplacer l’intuition de totalité », pour reprendre une formule de l’humaniste Jacques Sardes. Auguste Comte décrivait, déjà, au 19ème siècle, l’importance dans son système de pensée positive, selon lui, de « l’intelligence par images », « placée entre la raison et le cœur ». En parcourant l’ouvrage de Jan Berting, pour qui, à l’instar de la plupart des anthropologues, les représentations constituent un objet principal (la religion, les mythologies, les idéologies et autres représentations culturelles…),  le cœur et la raison s’y retrouvent parfaitement. Très bonne lecture donc.

Ali Aït Abdelmalek

Professeur des Universités en Sociologie, Université de Rennes 2

Directeur de collection aux éditions InterCommunications et E.M.E., Belgique

 

 

Nicole Morgan, Haine froide. À quoi pense la droite américaine ?, Éditions du Seuil, Paris, 2012, 254 pages[12].

 

La haine et le rejet de l’autre ne sont hélas l’exclusivité d’aucun individu ni d’aucune collectivité humaine, des Etats aux religions et des ethnies aux sectes idéologiques. Leur expression la plus efficace est indubitablement chaude et fondée sur la terreur, mais elle peut être instillée à froid part divers acteurs avant que ne se concrétisent leurs desseins avoués ou inavoués. Les Etats-Unis contemporains, dont l’histoire n’est pas exempte de discriminations particularistes  malgré l’idéal universaliste des Lumières qui inspira leur fondation, ont connu récemment, parmi d’autres mouvements exclusivistes,  la radicalisation inquiétante du Tea Party, dont le nom est déjà une confiscation perverse du projet des « Pères fondateurs » d’un confédération devenue fédération et qui se voulut nation.  Nicole Morgan, qui enseigna la philosophie au Collège militaire royal du Canada de Kingston, offre ici au lecteur francophone un tableau saisissant, dans un style plaisant mais sans jamais se départir des plus solides références, de l’idéologue Ayn Rand et de l’influence considérable qu’elle a exercé sur la droite américaine depuis des décennies avant de resurgir à la faveur des dernières élections présidentielle et parlementaire. Car si le Tea Party se présente comme une nouveauté, son idéologie est ancienne et remonte aux premiers temps de la Fédération, sinon de la confédération des premiers Etats. La méfiance à l’égard du centralisme fédéral, l’individualisme érigé en valeur éthique, la domination absolue du milieu naturel par l’homme et l’exploitation sans borne de ses ressources, la confiance aveugle dans le « progrès » scientifique et technologique, la liberté des entreprises à l’égard de leur employés jusqu’à celle de discriminer les minorités sexuelles ou « raciales » sont en effet présents dès la genèse des institutions du pays.

 

Le talent de Ayn Rand (1905-1982), philosophe américaine d’origine russe et juive athée, fut de cristalliser ces orientations et de les structurer en une idéologie politique  proche d’un credo religieux, que les courants les plus radicaux de la droite américaine n’avaient plus qu’à cueillir pour en offrir une vision simpliste dont les connotations ouvertement racistes accentuaient chez les électeurs le sentiment d’appartenir au peuple élu de la planète. Les slogans vengeurs d’une certaine droite républicaine qui s’en inspire largement sont conçus pour instiller la haine de l’Etat, exacerber l’individualisme, saper toute solidarité sociale suspectée de nourrir un Etat-providence (Welfare), exalter la liberté de la fortune pour mieux vilipender les libertés individuelles vantées par ailleurs, enfin pour glorifier l’héroïsme d’un modèle politique censé édifier la planète entière par le discours et plus encore par l’exemple. On notera au passage que les zélateurs de tout texte religieux ou considéré comme tel ont tôt fait de l’interpréter à leur manière, car Ayn Rand, comme le rappelle Nicole Morgan, voulait « être reconnue comme la plus grande avocate de la raison et le plus grand ennemi de la religion. » Elle professa l’amour libre, le droit pour les femmes d’avorter : « Un embryon n’a aucun droit. Les droits n’existent pas pour un être en formation, qui n’est pas encore un être vivant [ …] L’avortement est moral et doit être laissé à la discrétion de la femme […] Qui peut prétendre avoir le droit de lui dire quoi faire de son corps ? » (p. 198).

 

La droite radicale se forgera à sa volonté autant de dogmes mués en valeurs par l’effet de la « raison » vantée par Rand, et plus encore par  ancrage en une foi aveugle dans ces mêmes dogmes. Si le mérite de l’auteur est de faire vivre avec talent le spectacle et la pratique qu’ils mettent en scène dans la société américaine d’aujourd’hui, il est aussi d’en rappeler les antécédents, qui vont de la politique (ou de l’absence de politique) de Ronald Reagan réduite à la déréglementation à outrance de l’économie, poursuivie avec bienveillance par les Bush père et fils et par l’inaction de Bill Clinton. Outre la déréglementation aujourd’hui banalisée, ce sont d’autres principes de gestion de l’économie qui s’y ajoutèrent. C’est ainsi qu’Alan Greenspan, dont les premiers écrits rendent hommage à Ayn Rand et à sa ferme opposition à toute forme de réglementation, appliqua consciencieusement ce même principe tant qu’il fut gouverneur de la banque centrale (Federal Reserve) du pays, selon une politique monétariste stricte fondée sur l’idée que l’économie privée, fondée sur le profit, se gère d’elle-même et ne requiert aucune intervention gouvernementale. Déréglementée, elle se régule comme les phénomènes naturels selon les lois de la physique.

 

Le monde intellectuel n’échappa pas à la vague, qui se trouva de bonne heure imprégné de l’idéologie incarnée par Ayn Rand. Un économiste comme Milton Friedman, qui avec  le Viennois Friedrich Hayek fut l’un des inspirateurs du libéralisme économique radical, fut l’un des soutiens de Reagan et devint sénateur de l’Illinois, anima longtemps la fameuse « école de Chicago », dont le thème central était la réduction de la société à la seule vérité de l’homo oeconomicus. L’un des effets du primat de l’économie fut de transformer l’information en un déversement de chiffres, où la quantification monétarise tout ce qui est produit et conçu, jusqu’à la culture transformée en « biens » culturels et l’environnement en « services »  quantifiables de la même façon, sans parler de la privatisation des prisons.

 

Ce sont dès lors les concepts essentiels de la démocratie qui sont atteints et doivent être repensés si la société doit un jour retrouver l’équilibre du bien commun républicain : la liberté de conscience (le créationnisme d’inspiration religieuse combat la liberté de penser autant que la légitimité de la science), la solidarité citoyenne (l’empathie fait place à la peur de l’autre, laquelle sombre dans la violence), l’Etat (le government aux Etats-Unis d’Amérique, diabolisé), la société civile (réduite à des lobbies), l’ouverture à autrui (l’altruisme est un « sentiment monstrueux », dans la bouche de l’un des héros de Rand la romancière), enfin les élections elles-mêmes, si on entend l’avertissement de ces membres dépités du Congrès, pour qui « on ne devrait même plus parler du sénateur de l’Arkansas ou de l’Ohio ou d’un autre Etat, mais du représentant de Wall Mart, de Monsanto ou de Bayers. Ce serait plus honnête. » (p. 137).

 

Comme le modèle est présenté comme universel, il devait tout autant s’appliquer à la politique étrangère des Etats-Unis, et l’Irak à cet égard est remarquable car il devait engendrer en laboratoire in situ le modèle du nouveau libéralisme à construire, pou remodeler l’ensemble du Moyen Orient. Son administrateur civil, Paul Bremer, s’appliqua dès lors à réduire les services publics irakiens à leur plus simple expression et à ouvrir le pays au business en supprimant les barrières douanières et les impôts et en nationalisant les entreprises publiques.

 

Les exemples et références cités par l’auteur sont innombrables et révèlent un travail « de dominicain », dont on comprendra qu’il la fassent revenir en fin de volume à la sagesse de la philosophie, loin de la République imaginée par Platon sous l’autorité des « philosophes-rois » épris d’éternité et hostiles à la démocratie. Une république qui reviendrait à l’équilibre des institutions voulu par les Pères fondateurs, loin de la peur et de la haine qui ciblent l’étranger mais font en fin de compte se retourner le citoyen contre lui-même, et qui reviendrait à l’apaisement du Saint-Laurent de son pays d’origine , « dont on ne sait », nous dit Nicole Morgan, « s’il est océan ou rivière, dont on ne sait pas, lorsqu’il contourne les Mille-Iles, s’il est américain ou canadien. Au-delà de l’histoire qui agite les humains, il est. » (p. 253-254).

 Paul Ghils

Professeur émérite à la Haute école de Bruxelles/ISTI

 

 



[1] L’auteur est professeur émérite à l’université Erasmus de Rotterdam.

[2] Pour un portrait très complet à propos des représentations sociales, on lira utilement l’ouvrage de Jean-Marie Seca, Les représentations sociales, Armand Colin, Paris, 2002, 192 p. ; parmi les réels intérêts de l’ouvrage, on rappellera, d’une part, la perspective pluridisciplinaire et les aspects conceptuels ou socio-historiques et, d’autres part, la présentation de grilles de lectures.

[3] Traduit de l’anglais pour ce compte-rendu cf. Shadows on the cave’s wall…, op. cit.).

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Nous retrouvons ici une problématique chère au sociologue italien Pareto, à propos des « actions logiques » et des « actions non logiques » (cf. la présentation détaillée in Bernard Valade, Pareto, la naissance d’une autre sociologie, PUF, Paris, 1990. Voir aussi, du même auteur, professeur émérite de sociologie à Paris 5, chez le même éditeur, Introduction aux sciences sociales, 1996.

[7] La langue est-elle logique? De la raison universelle aux diversités culturelles, L’Harmattan/Bruylant, Bruxelles/Paris, 2012 ; Bertrand Russell, Principles of Mathematics, Allen & Unwin, Londres, 1903, p. 212.

[8] Les structures anthropologiques de l’imaginaire, 1960, p. 38, cité par P. Ghils, ibid.

[9] Cf. M. Maffesoli, Eloge de la raison sensible, Paris : Ed. Grasset, 1996. Cette dialectique de la vérité actuelle et virtuelle a été discutée par P. Ghils, philosophe et linguiste, notamment dans Les théories du langage au XXe siècle. De la biologie à la dialogique, Bruylant, Louvain-la-Neuve, 2008.

[10] Concernant la filiation héraclitéenne d’Edgar Morin, on rappellera qu’il cite régulièrement la formule « Vivre de mort et mourir de vie ».

[11] Cf. formule de Jean-Jacques Wunenburger, La raison contradictoire. Sciences et philosophie modernes : la pensée du complexe, Albin Michel, Paris, 1990, p. 157.

[12] On trouvera un extrait de l’ouvrage, publié avec l’aimable autorisation des éditions du Seuil, dans le numéro 3-4/2012 de Cosmopolis.